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La Caraïbe à l’heure de l’anthropocène ?

La photo d’introduction sur la page d’accueil est de Nadia Huggins 

Du 16 septembre au 31 janvier 2021, la Fondation groupe EDF présente Courants verts, Créer pour l’environnement, une exposition d’envergure qui réunit des artistes internationaux engagés dans le combat écologique.

L’actualité artistique se fait l’écho de l’inquiétude de l’homme face à la destruction programmée de la nature avec, entre autres,   La Fabrique du vivant au Centre Beaubourg (2019),  Nous les Arbres à la Fondation Cartier(2019), Broken Nature à la dernière Triennale de Milan (2019), précédés par  le colloque- performance et l’exposition Anthropocène Monument aux Abattoirs de Toulouse (2014).

N’est – il pas temps de se demander quelle part prend la Caraïbe  à ce que l’on désigne par l’artivisme ?

Louisa Marajo série de compilation photographique autour des sargasses. Sargasses 4

Ces dernières années est apparue un nouveau mode de relation entre l’artiste et la nature, brillamment théorisé par Paul Ardenne dans son ouvrage publié en 2019, Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène.

Longtemps source d’inspiration pour les artistes  et sujet de leurs créations artistiques, la nature  était  observée,  représentée, parfois de manière réaliste parfois  idéalisée ou symbolique.

Au tournant des années soixante, elle devient  support et matériau de l’art : l’artiste travaille avec et dans le paysage (Land art, Earthwork, Arte Povera). Dès la fin des années 1960, un grand nombre d’artistes, européens et américains, ont choisi d’œuvrer dans le paysage afin de trouver un espace neuf de création et de réaliser des œuvres avec la nature. Elles ne reflètent cependant aucune inquiétude, ne relèvent pas de préoccupation écologique, mais ont choisi la nature comme lieu de création et de production. Dans ce mouvement, il y a des plasticiens très respectueux de la nature comme Nils Udo ou Andy Goldsworthy alors que d’autres comme Michael Heizer n’hésitent pas à déplacer 244 800 tonnes de roches pour créer Double Negative.

Aujourd’hui,  certains artistes recherchent  une nouvelle relation avec le monde naturel et veulent dépasser la création dans et avec le paysage.  Défini par Paul Ardenne, l’art « écologique » cherche à sensibiliser le public aux problématiques environnementales, au réchauffement climatique, effet de notre entrée dans la nouvelle ère de l’« anthropocène ». Adaptées aux exigences du développement durable, les œuvres plasticiennes éprises d’écologie adoptent des formes inusitées : travail dans et avec la nature, pratique du recyclage et interventions éphémères, créations collaboratives et poétiques. Ce sont toutes  les diverses formes de création plasticienne dont le propos est la défense de l’écologie, de l’environnement et du développement durable. Quelque forme qu’adopte l’œuvre se revendiquant de ce courant (qu’il s’agisse d’une peinture, d’une photographie, d’une sculpture, d’une installation, d’une vidéo ou d’une intervention publique), celle-ci vise cet objectif : sensibiliser le  public aux problématiques environnementales et l’inviter à  agir.

Une  « éco-œuvre » est « réussie quand l’œuvre, qui ne peut s’incarner dans des formes plasticiennes traditionnelles, déclenche chez les spectateurs le désir d’agir, de participer, de nettoyer, de dépolluer, d’aider » (p. 247, Paul ARDENNE, Un art écologique. Création plasticienne et anthropocène, postface de Bernard Stiegler, La Muette, Le bord de l’eau, Lormont, 2018.)

En voici quelques exemples, pour construire notre réflexion

Alan Sonfist, Time Landscape 1965

Alan Sonfist, précurseur,   replante sur un terrain vague en plein cœur de Manhattan des plantes qui étaient originaires de la région de New York à l’époque précoloniale.

Nicolas Huriburu

En 1968, dans le cadre de la Biennale de Venise, Uriburu effectue sa première intervention dans la nature en colorant les eaux du Grand Canal avec de la fluorescéine (un sodium fluorescent inoffensif utilisé par la NASA). Cette intervention marque le début d’une série d’actions de l’artiste contre la contamination des eaux, développées plus tard dans les rivières de New York, Paris et Buenos Aires, ainsi que dans des sources et des ports du monde entier.  Il réalise également une série de peintures dans lesquelles il représente des espèces en danger d’extinction, des paysages et des animaux d’Amérique du Sud. En 1981, avec l’artiste allemand Joseph Beuys, il a coloré le Rhin et planté 7 000 chênes au cours de la Documenta 7 de Kassel. En 1982, il entreprend de replanter de très nombreux arbres dans les rues de Buenos Aires.

Joseph Beuys,  Action on Rannoch Moor 1970

Bog Action, en 1971 est une de ses premières actions écologiques. Pour protester contre l’assèchement du Zuider Zee, il se fait photographier nageant dans les marécages avec son chapeau.

Frans Krajcberg, Manifeste du naturalisme intégral du Rio Negro 1978

 Frans Krajcberg né en Pologne le 12 avril 1921 a un parcours hors normes. La Seconde guerre mondiale, durant laquelle toute sa famille périt victime de l’holocauste, fait basculer sa vie. Il a 18 ans quand les armées allemandes envahissent son pays. En 1945, il quitte Varsovie et s’installe à Stuttgart où il étudie les Beaux-arts. Après un bref passage à Paris où il côtoie Léger et Chagall, il émigre au Brésil en 1948. Intégrant peu à peu les milieux artistiques, il s’isole pour travailler dans la nature brésilienne dont il fera sa source d’inspiration et sa cause. En 1957, il emporte le Prix du meilleur peintre brésilien et prend, un an plus tard, la nationalité brésilienne. La forêt amazonienne est au centre de son œuvre et de son combat. La forêt devient son domaine.

Au geste artistique Krajcberg associe la parole et l’action pour que l’art s’engage à défendre la planète. En 1978, il remonte le Rio Negro en compagnie de Sepp Baendereck et du critique d’art Pierre Restany. Ce voyage donne lieu à une prise de conscience et à l’écriture du  Manifeste du naturalisme intégral du Rio Negro .

Constatant, trente – cinq  ans plus tard, que cet appel a été peu entendu, Krajcberg publie en 2013 avec Claude Mollard :  Le Nouveau Manifeste du Naturalisme intégral , un appel à tous les acteurs du monde de l’art, pour réveiller les consciences, initier un mouvement artistique pour la défense de l’environnement et au-delà aider les peuples amérindiens à préserver leurs territoires et leur culture.

Joseph Beuys, 7000 Chênes 1982

Pour la Documenta 7, à Kassel en 1982, Beuys commence la plantation de 7000 chênes, action qui se poursuit sur plusieurs années, sur toute la planète, même après la mort de l’artiste en 1986.

Beuys 7000 Chênes

Agnes Denes, Wheatfield 1982

En 1982, Agnes Denes a planté et récolté deux hectares de blé à deux rues de Wall Street et du World Trade Center, face à la Statue de la Liberté.

Wheatfield était un symbole, un concept universel; il représentait la nourriture, l’énergie, le commerce, le commerce mondial et l’économie. Elle faisait référence à la mauvaise gestion, au gaspillage, à la faim dans le monde et aux préoccupations écologiques.

Agnes Denes Wheatfield A Confrontation, 1982, Battery Park Landfill, Downtown Manhattan, photo John McGrallWheatfield

Brandon Ballengée, MALAMP 1996

Aux frontières de l’art, de la science et de l’activisme, Brandon Ballengée crée des œuvres d’art à partir d’informations recueillies au cours de voyages d’étude écologiques et de recherches en laboratoire. Son travail le plus remarquable est très certainement le projet MALAMP (Malformed Amphibian Project) où Brandon recense une série de grenouilles récupérées dans la nature et qui développent des malformations engendrées par la pollution de leur biotope. Le travail photographique de Brandon Ballengée est non seulement porteur de sens au niveau écologique, mais c’est également une véritable banque de données des malformations que peuvent développer ces amphibiens.

HA Schult, Trash People

 Il est l’un des premiers artistes à traiter le déséquilibre écologique du monde dans son travail et a donc été qualifié de « pionnier de l’éco-art ». Parmi ses œuvres les plus connues, citons l’œuvre itinérante Trash People  exposée sur tous les continents. Ce sont des formes anthropomorphes  fabriqués à partir de boîtes de conserve broyées, de déchets électroniques et d’autres déchets. Elles ont été exposées  sur les principaux sites touristiques tels que la Place Rouge de Moscou (1999), la Grande Muraille de Chine (2001) et les Pyramides de Gizeh (2002).

Ha SchultPhoto de Norbert Schiller sur Getty Images

Lucy + Jorge Orta , Drink Water 2005

L’œuvre collaborative de Lucy + Jorge Orta explore les sujets sociaux et écologiques à travers une grande variété de supports. Lucy et Jorge Orta ont réalisé une œuvre conçue collectivement, avec l’aide de chercheurs, d’économistes, de designers, d’industriels et d’étudiants. Cette unité de purification de l’eau a été exposée et mise en service à la Biennale de Venise (2005), puis à Rotterdam, Shanghaï et Paris pour montrer qu’il est possible de purifier une eau impropre à la consommation et de la rendre potable, tout en abaissant son coût de distribution pour la rendre moins chère et plus accessible.

Janet Laurence, Elizir 

Elixir, une œuvre permanente créée pour l’Echigo-Tsumari Art Triennal (au Japon). Cet « hôpital de plantes » est un laboratoire d’alchimiste, installé dans une petite maison en bois. Il produit des potions que le visiteur peut consommer. « Il permet de perpétuer des techniques traditionnelles tout en préservant ces plantes dans leur habitat naturel. Ce projet a aussi une dimension sociale, puisqu’il a offert une seconde vie à la communauté locale, qui s’occupe de l’installation et continue de collecter les plantes chaque été. »

Louie Psihoyos, La Baie de la Honte

Directeur, de l’Oceanic Preservation Society (OPS), Photographe reconnu, il a réalisé un premier film documentaire sur le massacre des dauphins au Japon, The Cove (« la Baie de la honte »), qui a remporté près de 70 prix, dont un oscar du Meilleur Film documentaire en 2010. En août 2015, il a été l’instigateur d’une projection illuminée des espèces en voie de disparition sur l’Empire State Building, à New York. La projection faisait 114 mètres de haut et couvrait 33 étages.

Quelles relations à la nature ont jusqu’alors développé les œuvres caribéennes ?

La nature apparaît souvent comme inextricable, inquiétante, mystérieuse, peuplée «  d’esprits »

La Jungle de Wifredo Lam (Cuba)  est considérée comme le premier manifeste plastique révolutionnaire du Tiers Monde comme le dit  Alain Jouffroy. Lam a insisté sur le caractère mystérieux et  inquiétant de la nature caribéenne. Si la  Jungle est un paysage, quelle sorte de paysage est – ce ? Ce n´est pas une copie d´un paysage cubain car il n´existe pas de jungle à Cuba. Cette forêt imaginaire que Lam a créée ne correspond pas à aucune  réalité  matérielle. C’est un espace imaginaire, impénétrable, inextricable et peuplé d’esprits.  Est – ce une référence au monte, une surface non cultivée et sacrée, où se déroulaient des rituels religieux cubains ?  L’effet de profondeur est aboli. La fusion entre les personnages et leur environnement est totale. Les mythes afro- cubains nourrissent la vision que Lam a de la végétation.

Un autre artiste, Manuel Mendive (Cuba), partage la conviction que la religion et la culture afro- cubaines  sont liées au  monde naturel et la retranscrit dans ses peintures, ses sculptures en bois et en métal et ses performances où paysages et esprits cohabitent.

On retrouve la représentation d’une nature inextricable et mystérieuse dans certaines peintures de Hulda Guzman( République Dominicaine) Fiesta en la selva   Biennale de Venise 2019   et Lilian Garcia Riog ( Cuba)  Fluid Perception : Banyans as metaphor .

C’est, entre autres, l’osmose  avec la nature qui caractérise les œuvres d’Ana Mendieta ( Cuba) . Ana Mendieta cherche à faire corps avec la nature, mêlant littéralement son corps à la nature. Elle travaille autour de la notion de « traces » de son propre corps, l’utilisant pour en faire des empreintes ou des moulages – des « silhouettes ». Enfoui dans la terre, l’eau, sous des pierres, ou dans un site archéologique au Mexique, le corps de l’artiste laisse son empreinte.

 Née à Cuba, elle grandit sur l’île jusqu’à l’âge de 12 ans, soit jusqu’à ce qu’elle fasse partie d’un contingent de plus de 14 000 enfants envoyés à Miami dans le cadre de l’opération « Peter Pan » (son père était opposé au gouvernement castriste et bénéficia de ce programme américain). Arrachée à sa terre natale, l’adolescente cherche un ancrage à travers une forme de communication privilégiée avec la nature.

 Les thématiques écologiques sont également présentes et alertent sur la protection nécessaire de la nature, mais peut – on parler d’activisme ?  Dénoncer la dégradation de la nature, ce n’est pas panser la nature.

Tony Capellan (République Dominicaine), Mare Invidado (2015)

Tony Capellan réalisait des installations avec les rebuts en plastique rejetés par la mer  sur les berges de République Dominicaine

Tony Capellan

Deborah C.  Anzinger (Jamaïque), Eye

Deborah Anzinger souhaiterait que les droits humains et les droits environnementaux bénéficient de la même attention et considération. Eye (2018) associe des formes biomorphiques en céramique et une plante vivante, l’aloe vera pour appeler notre vigilance sur la fragilité de l’environnement

Luz Severino (République Dominicaine, Martinique ), El bosque(2019)

Je dénonce l’impact de l’humanité sur la planète et en particulier sur la nature. Depuis de nombreuses générations, l’homme détruit son environnement – qui l’a pourtant nourri depuis la nuit des temps – or la nature représente le symbole de la vie. Comme l’indique si bien la phrase ancestrale amérindienne ou africaine, citée par Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes : «Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants». dit Luz Severino Luz Severino développe en images  un plaidoyer pour les forêts du monde, surexploitées dans certaines régions par l’homme, ou victimes de catastrophes naturelles.

LUz Severino
El bosque_
102×127
©Photo Marie-Pierre Lahaille

Joiri Minaya (République Dominicaine), Redecode : a tropical theme is a great way to create a fresh, peaceful, relaxing atmosphere

Re-decode proteste contre la marchandisation et la domestication de la nature. C’est une version pixélisée du papier peint exotique «El Dorado» conçu en 1848 par Zuber et Cie, la plus ancienne société de papiers peints en activité, fondée en 1797. Des codes cachés dans les pixels de la fresque invitent à une expérience interactive avec l’œuvre en redirigeant vers des documents.

Deborah Jack (Saint Martin), Salt water requiem . . . and then the wind whispered, sometimes the aftermath is the storm (2019).

Dans cette vidéo, l’artiste montre des images de littoral en  créant un parallèle entre Saint-Martin et les Pays-Bas, pour souligner que les problèmes du changement climatique menacent les deux endroits et  que des solutions collectives pour la montée de l’eau pourraient être réalisées.

Louisa Marajo (Martinique) s’intéresse au désastre écologique que représente la prolifération de sargasses dans la mer des Antilles. Ces algues s’accumulent sur les plages et dégagent des gaz toxiques, provoquant multiples dégâts économiques et sociaux. Des palettes récupérées dans la rue deviennent support de peinture ou de sculpture, des échafaudages chaotiques. Les sargasses elles-mêmes sont peintes ou dessinées sur papier (Mega Sargassum) ou sur photographie (Atmosphère)

Louisa Marajo, série de compilation photographique autour des sargasses.

Ce rapide inventaire est invitation au partage et à la discussion. Quels sont, selon vous, les artistes de la Caraïbe engagés dans l’activisme écologique ?

A suivre ….

Dominique Brebion

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